Réflexivité et prise de décision

Pourquoi les biais cognitifs compliquent nos décisions professionnelles

Trois professionnels autour d'un ordinateur, illustrant la prise de décision collective et les biais cognitifs

« Avec le recul, je ne comprends pas pourquoi nous avons choisi cette option. »

Cette phrase, je l'entends régulièrement lors d'accompagnements de managers, de dirigeants ou de comités de direction.

Sur le moment, la décision semblait logique.

Les arguments paraissaient solides.

Le consensus était présent.

Et pourtant, quelques mois plus tard, lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous ou qu'un événement vient éclairer la situation sous un autre angle, un doute apparaît.

Comment avons-nous pu passer à côté de certains éléments pourtant visibles ?

Pourquoi avons-nous accordé autant d'importance à certains arguments et si peu à d'autres ?

Pourquoi avons-nous été aussi convaincus ?

Ces questions sont intéressantes parce qu'elles touchent à une réalité souvent sous-estimée : nous ne prenons pas nos décisions de manière aussi rationnelle que nous le pensons.

Dans le monde professionnel, nous aimons croire que les choix reposent sur des faits, des analyses et des raisonnements structurés.

Bien sûr, ces éléments sont présents.

Mais ils ne sont jamais seuls.

Entre les informations que nous recevons et les décisions que nous prenons s'intercale toute une série de mécanismes invisibles qui influencent notre jugement.

Ces mécanismes portent un nom : les biais cognitifs.

Nous ne voyons pas la réalité telle qu'elle est

Le cerveau humain accomplit chaque jour une quantité impressionnante de traitements.

Pour faire face à cette complexité, il simplifie.

Il trie.

Il sélectionne.

Il interprète.

Sans ces raccourcis mentaux, nous serions incapables de prendre des décisions rapidement.

Ces mécanismes sont donc utiles.

Ils permettent de gagner du temps et de fonctionner efficacement dans un environnement souvent incertain.

Le problème n'est pas leur existence.

Le problème apparaît lorsque nous oublions qu'ils sont là.

Car ces raccourcis nous donnent souvent l'impression que notre lecture de la situation est objective alors qu'elle est déjà filtrée.

Dans les formations consacrées à la communication, au management ou à la prise de décision, ce constat provoque souvent une forme de surprise.

Nous avons tendance à penser que les autres sont influencés par leurs biais.

Beaucoup moins que nous-mêmes.

Et c'est précisément l'un des pièges les plus fréquents.

Quand nous cherchons inconsciemment à avoir raison

Je repense à une réunion stratégique au cours de laquelle une équipe de direction devait choisir entre plusieurs orientations.

Très rapidement, une option a émergé.

Les échanges se sont poursuivis pendant près d'une heure.

À première vue, le groupe semblait analyser objectivement les différentes possibilités.

En observant plus attentivement, un autre phénomène apparaissait.

Chaque nouvel argument venait principalement renforcer l'option déjà préférée.

Les informations allant dans le même sens étaient accueillies avec enthousiasme.

Celles qui invitaient à davantage de prudence étaient minimisées ou rapidement écartées.

Personne n'agissait de mauvaise foi.

Le groupe était simplement sous l'influence d'un mécanisme très répandu : le biais de confirmation.

Nous cherchons naturellement les informations qui confortent ce que nous pensons déjà.

Et nous accordons souvent moins d'attention aux éléments qui pourraient remettre nos conclusions en question.

Dans les organisations, ce biais influence de nombreuses décisions : recrutements, choix stratégiques, évaluations, projets de transformation ou arbitrages budgétaires.

Les premières impressions prennent parfois trop de place

Une autre situation revient fréquemment dans les formations managériales.

Un responsable évoque un collaborateur qu'il juge particulièrement performant.

Lorsqu'il décrit cette personne, les qualités semblent nombreuses.

L'autonomie.

La fiabilité.

L'esprit d'équipe.

L'adaptabilité.

À l'inverse, un collaborateur perçu plus négativement voit souvent chacun de ses comportements interprété à travers ce prisme initial.

Le phénomène est rarement conscient.

Une première impression favorable ou défavorable influence ensuite notre manière de lire les comportements futurs.

Nous observons alors moins les faits eux-mêmes que leur cohérence avec l'image déjà construite.

Cette logique peut avoir des conséquences importantes.

Elle influence les évaluations, les promotions, les opportunités confiées ou encore la manière dont les feedbacks sont reçus.

Plus l'environnement est complexe, plus les biais gagnent du terrain

Nous pourrions penser que l'expérience protège de ces mécanismes.

La réalité est plus nuancée.

L'expérience apporte du discernement.

Mais elle peut également renforcer certaines habitudes de pensée.

Ce que j'observe régulièrement chez les managers expérimentés, c'est que la pression, l'urgence ou la fatigue augmentent la probabilité de s'appuyer sur des raccourcis mentaux.

Lorsque le temps manque, le cerveau cherche l'efficacité.

Il s'appuie davantage sur ce qu'il connaît déjà.

Il explore moins.

Il questionne moins.

Il simplifie davantage.

Dans ces moments-là, les biais deviennent particulièrement influents.

Non parce que les personnes seraient moins compétentes.

Mais parce que les conditions de décision deviennent plus exigeantes.

Les décisions collectives ne sont pas forcément plus objectives

Une idée largement répandue consiste à penser qu'une décision prise en groupe sera nécessairement meilleure.

Dans certains cas, c'est vrai.

Dans d'autres, le collectif peut lui aussi être influencé par ses propres mécanismes.

Certaines équipes recherchent inconsciemment l'harmonie.

Les désaccords deviennent inconfortables.

Les points de vue divergents sont moins exprimés.

Progressivement, le groupe converge vers une solution sans avoir réellement exploré les alternatives.

D'autres équipes accordent une importance excessive à la parole de certaines personnes perçues comme expertes ou influentes.

Là encore, les décisions peuvent sembler rationnelles tout en reposant sur des mécanismes implicites.

C'est souvent dans les CODIR que cette réalité apparaît avec le plus de force.

Non parce que les participants manqueraient de compétence.

Au contraire.

Parce que les enjeux sont importants et que les certitudes peuvent parfois prendre davantage de place que les questionnements.

La bonne question n'est pas : « Comment supprimer les biais ? »

Lorsque l'on découvre ces mécanismes, une tentation apparaît.

Chercher à les éliminer.

Cette ambition est irréaliste.

Les biais cognitifs font partie du fonctionnement humain.

Personne n'y échappe.

La véritable question est ailleurs.

Comment prendre des décisions tout en sachant que notre perception est imparfaite ?

Cette approche change profondément la posture.

Il ne s'agit plus de rechercher une objectivité absolue.

Il s'agit de développer davantage de lucidité.

Accepter que notre première lecture puisse être incomplète.

S'autoriser à remettre en question certaines évidences.

Chercher volontairement les informations qui contredisent notre hypothèse.

Inviter des points de vue différents.

Prendre un peu plus de temps lorsque l'enjeu le justifie.

Ces pratiques paraissent simples.

Elles demandent pourtant une véritable discipline intellectuelle.

Le rôle particulier du manager

Pour un manager, comprendre les biais cognitifs dépasse largement la question de la décision.

Cela influence aussi la manière d'écouter, d'évaluer, de recruter, de déléguer ou de gérer les tensions.

Combien de conflits naissent d'une interprétation présentée comme un fait ?

Combien de collaborateurs sont enfermés dans une image construite il y a plusieurs années ?

Combien de décisions sont prises sur la base d'informations sélectionnées inconsciemment ?

Développer cette vigilance permet d'introduire davantage de nuance dans les situations.

Et cette nuance améliore souvent la qualité des relations autant que celle des décisions.

Une compétence de plus en plus stratégique

Dans un environnement où les informations circulent rapidement, où les décisions doivent parfois être prises dans l'incertitude et où les transformations s'accélèrent, la qualité du jugement devient un enjeu majeur.

Les compétences techniques restent indispensables.

Mais elles ne suffisent plus toujours.

La capacité à questionner ses certitudes, à reconnaître ses angles morts et à enrichir sa lecture des situations devient un véritable avantage professionnel.

Ce travail demande de l'humilité.

Il suppose d'accepter que nous puissions nous tromper même lorsque nous sommes sincèrement convaincus d'avoir raison.

Mais c'est précisément cette lucidité qui permet de prendre des décisions plus robustes.

À retenir

Les biais cognitifs ne sont pas des erreurs de raisonnement exceptionnelles.

Ils font partie du fonctionnement normal du cerveau humain.

Ils influencent nos perceptions, nos interprétations, nos jugements et nos décisions, souvent sans que nous en ayons conscience.

Ce que j'observe dans les accompagnements, c'est que les professionnels les plus efficaces ne sont pas nécessairement ceux qui pensent avoir toujours raison.

Ce sont souvent ceux qui acceptent le plus facilement l'idée qu'ils pourraient se tromper.

Cette posture ne fragilise pas la décision.

Elle la renforce.

Parce qu'elle introduit davantage de questionnement, davantage de recul et davantage d'ouverture.

Au fond, comprendre les biais cognitifs ne consiste pas à devenir parfaitement rationnel.

C'est apprendre à décider avec davantage de lucidité dans un monde qui reste, par nature, complexe et incertain.

Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.

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