Réflexivité et management

Ennéagramme et management : mieux comprendre les comportements pour mieux manager

Un manager debout échange avec son équipe autour d'une table de réunion, dans une posture ouverte et attentive.

« Je croyais qu'il faisait de la résistance. En réalité, il essayait surtout de se rassurer. »

Cette remarque a été formulée par un manager à la fin d'une formation consacrée à l'ennéagramme.

Depuis plusieurs mois, il rencontrait des difficultés avec un collaborateur qu'il jugeait particulièrement prudent. Chaque nouvelle décision donnait lieu à des questions. Chaque changement nécessitait des explications complémentaires. Chaque projet semblait susciter des demandes de précisions.

Le manager vivait cette attitude comme un manque de confiance ou une forme de résistance.

Le collaborateur, lui, ne se percevait absolument pas ainsi.

Il cherchait simplement à comprendre suffisamment la situation pour pouvoir s'engager sereinement.

Ce décalage est fréquent.

Et il illustre assez bien ce que l'ennéagramme apporte dans les organisations lorsqu'il est utilisé avec rigueur.

Car contrairement à certaines idées reçues, son principal intérêt ne réside pas dans le fait de « classer » les individus ou de découvrir leur profil.

Son apport le plus précieux se situe ailleurs.

Il permet de mieux comprendre pourquoi des personnes intelligentes, compétentes et de bonne volonté peuvent parfois percevoir une même situation de manière radicalement différente.

Et lorsqu'on manage une équipe, cette question est loin d'être secondaire.

Nous croyons souvent voir la réalité telle qu'elle est

Dans la vie professionnelle, nous passons une grande partie de notre temps à interpréter.

Nous interprétons les comportements.

Les réactions.

Les décisions.

Les silences.

Les prises de parole.

Et la plupart du temps, nous avons l'impression que nos interprétations sont objectives.

Après tout, nous observons des faits.

Pourtant, ce que nous appelons un fait est souvent déjà le résultat d'une lecture.

Je repense à une séance de formation où plusieurs participants observaient exactement la même situation managériale.

Un collaborateur remettait en question une décision prise par son responsable.

Pour certains, il faisait preuve d'implication.

Pour d'autres, il manquait de loyauté.

Pour d'autres encore, il cherchait simplement à comprendre.

Le comportement observé était identique.

Les interprétations étaient différentes.

Cette diversité de lectures n'est pas un accident.

Elle reflète une réalité fondamentale : nous percevons le monde à travers nos propres filtres.

L'ennéagramme aide précisément à prendre conscience de ces filtres.

Et cette prise de conscience modifie déjà profondément la manière de manager.

Comprendre que les différences suivent souvent une logique

L'une des découvertes les plus marquantes pour les participants concerne souvent ce point.

Les différences de comportement ne sont pas toujours aléatoires.

Elles s'inscrivent souvent dans des logiques relativement cohérentes.

Certaines personnes accordent une attention particulière aux risques.

D'autres aux opportunités.

Certaines recherchent davantage la stabilité.

D'autres privilégient le mouvement et l'adaptation.

Certaines sont très sensibles à la qualité des relations.

D'autres se concentrent davantage sur les résultats ou l'efficacité.

Dans le quotidien professionnel, ces différences produisent parfois des incompréhensions.

Le collaborateur prudent peut être perçu comme freiné par ses craintes.

Celui qui agit rapidement comme impulsif.

Celui qui questionne beaucoup comme contestataire.

Celui qui cherche l'harmonie comme peu affirmé.

L'ennéagramme invite à déplacer le regard.

Non pour justifier les comportements.

Mais pour chercher à comprendre la logique qui les sous-tend.

Et lorsque cette logique devient plus visible, les situations apparaissent souvent sous un jour nouveau.

Une communication plus ajustée

L'une des difficultés du management réside dans une illusion très répandue.

Nous pensons souvent que communiquer consiste à transmettre un message.

En réalité, communiquer consiste surtout à produire une compréhension.

Or un même message peut être reçu de manière très différente selon la personne à laquelle il s'adresse.

Je me souviens d'un manager qui avait l'habitude d'aller droit au but.

Ses consignes étaient claires.

Précises.

Rapides.

Il considérait cette approche comme une marque de respect pour le temps de chacun.

Pourtant, plusieurs collaborateurs vivaient cette communication comme abrupte.

Ils avaient besoin de davantage de contexte, d'explications ou de visibilité.

À l'inverse, d'autres appréciaient précisément cette concision.

Cette situation illustre une réalité que l'ennéagramme aide à mieux appréhender.

Nous ne sommes pas tous sensibles aux mêmes éléments.

Certains ont besoin de comprendre la finalité avant de s'engager.

D'autres ont besoin de repères concrets.

D'autres encore sont particulièrement attentifs à la qualité de la relation.

L'enjeu n'est pas de changer complètement sa manière de communiquer. Il consiste plutôt à développer une capacité d'ajustement.

Et cet ajustement fait souvent une différence considérable.

Relire les comportements autrement

Dans les équipes, certaines étiquettes apparaissent rapidement.

« Il est rigide. »

« Elle manque de confiance. »

« Il résiste au changement. »

« Elle est trop émotionnelle. »

Ces jugements naissent souvent d'une observation réelle.

Mais ils s'arrêtent parfois trop tôt.

L'un des apports les plus intéressants de l'ennéagramme consiste à introduire davantage de curiosité là où nous aurions tendance à conclure.

Je pense à une responsable qui décrivait une collaboratrice comme particulièrement réticente à toute évolution.

Chaque nouveau projet semblait susciter des objections.

Chaque changement était accueilli avec prudence.

En explorant davantage la situation, une autre lecture est apparue.

La collaboratrice n'était pas opposée au changement.

Elle cherchait à vérifier que les conséquences avaient été correctement anticipées.

Son intention n'était pas de bloquer.

Elle cherchait à sécuriser.

Cette nuance a profondément modifié la relation entre les deux personnes.

Parce qu'à partir du moment où l'on comprend mieux ce qui motive un comportement, il devient souvent plus facile d'interagir avec lui.

Mieux comprendre les tensions

Les conflits naissent rarement d'une seule cause.

Ils émergent souvent de logiques différentes qui peinent à coexister.

L'un cherche à avancer rapidement.

L'autre souhaite prendre davantage de recul.

L'un privilégie la spontanéité.

L'autre la préparation.

L'un valorise l'autonomie.

L'autre a besoin de concertation.

Lorsque ces différences ne sont pas comprises, elles deviennent facilement sources de tension.

Chacun interprète alors le comportement de l'autre à partir de ses propres critères.

Et ce qui n'était au départ qu'une différence de fonctionnement devient progressivement une difficulté relationnelle.

L'ennéagramme n'élimine pas ces différences.

Il aide à les rendre plus lisibles.

Et cette lisibilité facilite souvent le dialogue.

Un outil qui demande du discernement

C'est probablement le point le plus important.

Car l'ennéagramme peut être extrêmement utile.

Mais il peut aussi devenir contre-productif lorsqu'il est utilisé de manière simpliste.

Je reste toujours attentive à ce risque dans les formations.

Le danger apparaît lorsque les profils deviennent des étiquettes.

Lorsqu'une personne cesse d'être perçue comme un individu singulier pour devenir « un type 1 », « un type 6 » ou « un type 8 ».

À partir de ce moment-là, l'outil perd une grande partie de sa valeur.

L'ennéagramme n'est pas une vérité sur les personnes.

C'est une grille de lecture.

Une hypothèse.

Un moyen d'explorer certaines dynamiques.

Utilisé avec discernement, il ouvre la compréhension.

Utilisé de manière rigide, il peut au contraire enfermer.

Ce que cela change pour le manager

Les managers qui intègrent progressivement cette approche ne deviennent pas des experts du comportement humain du jour au lendemain.

Ils développent surtout une autre manière de regarder les situations.

Ils interprètent moins vite.

Ils questionnent davantage leurs premières impressions.

Ils cherchent plus souvent à comprendre avant de conclure.

Ce travail de prise de recul peut également être approfondi dans le cadre d'un accompagnement individuel.

Ils ajustent leur communication avec davantage de finesse.

Ils repèrent plus facilement certaines sources de tension.

Et surtout, ils cessent progressivement de considérer leur propre fonctionnement comme la norme implicite à laquelle chacun devrait se conformer.

Cette évolution paraît discrète.

Dans la pratique, elle transforme profondément la qualité des relations managériales.

À retenir

L'ennéagramme n'apporte pas de réponses toutes faites.

Il ne remplace ni l'expérience, ni l'écoute, ni le discernement.

Son intérêt réside ailleurs.

Il offre des repères pour mieux comprendre la diversité des fonctionnements humains et les dynamiques qui traversent les relations professionnelles.

Utilisé avec rigueur, il aide à sortir de ses propres filtres de perception, à relire certains comportements avec davantage de nuance, à ajuster sa communication et à mieux réguler les tensions.

Au fond, son principal apport n'est peut-être pas de simplifier le management.

Il consiste plutôt à le rendre plus précis.

Et dans un métier où une grande partie des difficultés naît d'incompréhensions relationnelles, cette précision devient souvent une ressource particulièrement précieuse.

Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.

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