Communication et réflexivité

Relations professionnelles : comprendre les mécanismes invisibles qui créent des tensions

Une équipe réunie autour d'une table en bois, échangeant avec attention dans un espace lumineux et apaisé.

« Je ne comprends pas ce qui s'est passé. J'ai simplement posé une question. »

Le manager qui prononce cette phrase semble sincèrement surpris.

Quelques heures plus tôt, il a demandé à une collaboratrice où en était un dossier. Pour lui, il s'agissait d'une demande d'information tout à fait classique.

Pour elle, cette question a été vécue comme une marque de défiance.

La discussion s'est tendue.

L'agacement est apparu.

Et chacun est ressorti de l'échange avec le sentiment de ne pas avoir été compris.

Lorsque nous analysons ce type de situation en formation, une constatation revient régulièrement.

Très peu de conflits naissent uniquement des faits.

Ils émergent davantage de la manière dont ces faits sont perçus, interprétés et compris.

Autrement dit, une partie essentielle de la relation ne se joue pas dans ce qui est dit.

Elle se joue dans tout ce qui accompagne les mots.

Les représentations.

Les attentes.

Les expériences passées.

Les hypothèses que nous formulons sans même nous en rendre compte.

Ces mécanismes sont discrets.

Souvent invisibles.

Et pourtant, ils influencent profondément la qualité des relations professionnelles.

Nous ne réagissons pas à la réalité mais à notre lecture de la réalité

Cette idée dérange parfois.

Elle semble remettre en question l'évidence de ce que nous vivons.

Pourtant, elle explique un grand nombre de situations rencontrées dans les organisations.

Je propose souvent un exercice simple en formation.

Je demande à plusieurs personnes de décrire une même situation vécue collectivement.

Une réunion.

Un échange difficile.

Une décision importante.

Les récits sont rarement identiques.

Chacun met en avant des éléments différents.

Retient certaines informations.

En oublie d'autres.

Interprète les comportements selon sa propre logique.

Je me souviens d'une équipe qui revenait sur une réunion particulièrement tendue.

Pour certains participants, le responsable avait fait preuve d'une grande fermeté.

Pour d'autres, il avait simplement clarifié un cadre devenu flou.

Les faits étaient identiques.

La lecture ne l'était pas.

Cette différence est fondamentale.

Parce qu'elle rappelle que nous n'agissons jamais directement sur la réalité.

Nous agissons sur la représentation que nous nous en faisons.

Et cette représentation est toujours partielle.

Nos interprétations arrivent avant notre réflexion

Dans le quotidien professionnel, nous passons notre temps à interpréter.

Nous le faisons avec une rapidité remarquable.

Un silence devient un signe de désaccord.

Une question ressemble à une critique.

Un regard est perçu comme un jugement.

Une absence de réponse devient un manque d'intérêt.

Ces interprétations apparaissent souvent en quelques secondes.

Et surtout, elles nous semblent évidentes.

Je repense à une manager qui était convaincue qu'un collaborateur manquait d'implication.

Il participait peu aux réunions.

Posait rarement des questions.

Intervenait peu dans les échanges.

Son comportement semblait parler de lui-même.

Du moins en apparence.

Lorsque la situation a finalement été explorée, une autre réalité est apparue.

Ce collaborateur était particulièrement investi.

Mais il avait appris, dans son parcours professionnel précédent, qu'il valait mieux observer longuement avant de prendre la parole.

Ce qui était interprété comme du désengagement traduisait en réalité une forme de prudence.

Cette situation est loin d'être exceptionnelle.

Nous avons tendance à confondre rapidement nos interprétations avec les faits eux-mêmes.

Et c'est souvent là que naissent les malentendus.

Le poids considérable des attentes implicites

Parmi les mécanismes les plus influents dans les relations professionnelles, les attentes implicites occupent une place particulière.

Elles sont présentes partout.

Et pourtant, nous les remarquons rarement.

Nous avons tous des idées sur ce qu'est un comportement professionnel approprié.

Sur la manière dont un collègue devrait communiquer.

Sur ce qu'un manager devrait faire.

Sur le niveau d'autonomie attendu.

Sur la façon de collaborer efficacement.

Le problème est que ces attentes restent souvent silencieuses.

Nous les considérons comme évidentes.

Nous supposons que les autres les partagent.

Je me souviens d'un conflit entre deux responsables de service.

L'un attendait que les difficultés soient signalées immédiatement.

L'autre considérait qu'il était préférable de chercher d'abord des solutions avant d'alerter.

Aucun des deux n'avait exprimé explicitement cette attente.

Chacun croyait agir normalement.

Lorsque les tensions sont apparues, elles ont été interprétées comme un manque de coopération.

Alors qu'elles reposaient essentiellement sur un décalage de repères.

Cette situation illustre une réalité fréquente.

Ce qui crée parfois les tensions n'est pas l'absence de bonne volonté.

C'est l'existence d'attentes différentes qui n'ont jamais été rendues visibles.

Nous regardons tous le monde à travers nos propres filtres

Nos expériences passées influencent profondément notre manière de comprendre les situations.

Nos réussites.

Nos difficultés.

Notre éducation.

Nos valeurs.

Nos références professionnelles.

Tout cela contribue à construire ce que l'on pourrait appeler nos filtres de perception.

Ces filtres déterminent ce que nous remarquons spontanément.

Ce qui attire notre attention.

Ce qui nous semble important.

Et parfois même ce que nous ne voyons pas.

C'est l'une des raisons pour lesquelles j'utilise régulièrement l'ennéagramme dans certaines formations.

Non comme un outil permettant de classer les individus.

Mais comme une grille de lecture qui aide à comprendre que nos manières de percevoir le monde ne sont pas universelles.

Deux personnes peuvent être animées des meilleures intentions du monde et entrer malgré tout en conflit parce qu'elles accordent de l'importance à des éléments différents.

Cette prise de conscience produit souvent un véritable soulagement.

Elle permet de sortir d'une lecture morale des comportements.

L'autre n'est pas forcément de mauvaise volonté.

Il voit parfois simplement la situation autrement.

Pourquoi ces mécanismes restent-ils si difficiles à repérer ?

La réponse est probablement plus simple qu'il n'y paraît.

Ces mécanismes sont automatiques.

Ils fonctionnent en arrière-plan.

Ils ne nous demandent aucun effort particulier.

Et surtout, ils donnent l'impression d'être la réalité elle-même.

Lorsque je pense qu'une personne est agressive, je ne perçois généralement pas cette idée comme une interprétation.

Je la perçois comme un fait.

Lorsque je crois qu'un collègue manque d'implication, cette conclusion me paraît souvent évidente.

C'est précisément ce caractère automatique qui rend ces mécanismes si influents.

Et qui explique pourquoi ils restent souvent invisibles.

Nous questionnons rarement ce qui nous semble évident.

Le véritable changement : rendre visible ce qui ne l'est pas

Dans les formations consacrées à la communication, à la gestion des conflits ou à la connaissance de soi, une grande partie du travail consiste finalement à rendre visibles ces mécanismes.

Non pour tout analyser en permanence.

Non pour devenir méfiant à l'égard de ses propres perceptions.

Mais pour introduire une forme de recul.

Cette capacité à ralentir légèrement avant de conclure change beaucoup de choses.

Elle permet de se demander :

Qu'est-ce que je sais réellement ?

Qu'est-ce que j'interprète ?

Qu'est-ce que je suppose ?

Qu'est-ce qui n'a jamais été explicité ?

Ces questions simples ouvrent souvent des espaces de compréhension inattendus.

Je constate régulièrement que certaines tensions se résolvent moins grâce à des techniques sophistiquées qu'à travers cette démarche de clarification.

Lorsque les interprétations sont mises en lumière.

Lorsque les attentes sont exprimées.

Lorsque les cadres de référence deviennent visibles.

La relation gagne en lisibilité.

Une compétence particulièrement précieuse pour les managers

Cette capacité est particulièrement importante dans les fonctions d'encadrement.

Parce qu'un manager est constamment amené à interpréter des comportements.

À comprendre des réactions.

À prendre des décisions à partir d'informations parfois incomplètes.

Les managers les plus justes que je rencontre ne sont pas nécessairement ceux qui analysent tout.

Ce sont souvent ceux qui acceptent de suspendre leurs conclusions suffisamment longtemps pour explorer d'autres hypothèses.

Ils ne s'arrêtent pas uniquement aux comportements observés.

Ils cherchent à comprendre ce qui peut les produire.

Cette posture demande du temps.

De l'humilité.

Et une certaine capacité à tolérer l'incertitude.

Mais elle améliore considérablement la qualité des relations.

À retenir

Les relations professionnelles ne reposent jamais uniquement sur des faits objectifs.

Elles sont traversées par des perceptions, des interprétations, des attentes implicites et des filtres personnels qui influencent profondément notre manière de comprendre les situations.

Ces mécanismes sont souvent invisibles parce qu'ils sont automatiques.

Ils nous donnent l'impression que notre lecture est la réalité elle-même.

Pourtant, lorsque nous apprenons à les repérer, quelque chose change.

Les situations deviennent plus lisibles.

Les incompréhensions diminuent.

Les tensions se désamorcent plus facilement.

Et surtout, nous gagnons en discernement.

Car comprendre une relation professionnelle ne consiste pas seulement à observer ce qui se passe.

Cela suppose aussi d'explorer la manière dont chacun construit sa propre lecture de ce qui se passe.

Et c'est souvent dans cet espace, entre les faits et leur interprétation, que se trouvent les clefs les plus précieuses pour améliorer la qualité des relations au travail.

Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.

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