Formation et transmission

Tutorat en entreprise : comment transformer le rôle du tuteur en levier de compétences

Un tuteur expérimenté accompagne un jeune collaborateur devant un ordinateur portable dans un bureau lumineux.

« J'aimerais bien accompagner davantage, mais je n'ai tout simplement pas le temps. »

Cette phrase, je l'entends régulièrement lorsque j'anime des formations destinées aux tuteurs.

Elle est souvent prononcée par des professionnels expérimentés, investis dans leur métier et sincèrement désireux d'aider les nouveaux arrivants à progresser.

Pourtant, derrière cette remarque se cache souvent une forme de tension.

D'un côté, ils comprennent parfaitement l'importance du tutorat. Ils savent qu'une bonne intégration facilite la montée en compétences, sécurise les parcours et favorise la transmission des savoir-faire.

De l'autre, ils ont parfois le sentiment qu'une nouvelle mission s'est ajoutée à leur activité sans que les conditions nécessaires aient réellement été pensées.

Cette ambivalence mérite d'être examinée.

Car lorsqu'on parle du rôle du tuteur, les discours sont généralement très positifs. Le tutorat est présenté comme un levier de transmission, de professionnalisation et de développement des compétences.

Sur le terrain, la réalité est parfois plus contrastée.

Et ce décalage ne vient pas du tutorat lui-même.

Il vient souvent de la manière dont il est envisagé et organisé.

Une mission que l'on croit souvent plus simple qu'elle ne l'est

Dans de nombreuses organisations, la désignation d'un tuteur repose sur une logique qui paraît évidente.

Puisque cette personne maîtrise son métier, elle devrait être capable de le transmettre.

À première vue, le raisonnement semble parfaitement cohérent.

Pourtant, il révèle rapidement ses limites.

Je me souviens d'un technicien particulièrement expérimenté qui accompagnait régulièrement de nouveaux collaborateurs. Son expertise était reconnue de tous. Lorsqu'un problème complexe apparaissait, c'était vers lui que l'on se tournait.

Pour autant, il rencontrait de réelles difficultés dans son rôle de tuteur.

Non pas parce qu'il manquait de compétences.

Mais parce qu'expliquer ce que l'on fait n'est pas la même chose que permettre à quelqu'un d'apprendre.

Cette distinction est essentielle.

L'expert agit souvent avec une telle maîtrise qu'il ne perçoit plus toujours les étapes intermédiaires de son propre raisonnement.

Ce qui lui paraît évident ne l'est pas nécessairement pour celui qui débute.

Le tutorat ne consiste donc pas simplement à montrer ou à expliquer.

Il suppose de comprendre où en est l'autre, d'adapter son accompagnement, de créer des situations d'apprentissage et d'accepter que les progrès suivent parfois un rythme différent de celui que l'on souhaiterait.

Autrement dit, il s'agit d'une compétence à part entière.

Quand le tutorat devient une charge supplémentaire

Lorsqu'un tuteur exprime sa lassitude ou son sentiment de surcharge, la tentation est parfois de conclure qu'il manque de motivation.

Mon expérience me conduit rarement à cette conclusion.

La plupart des tuteurs que je rencontre souhaitent sincèrement transmettre leur expérience.

Les difficultés apparaissent généralement ailleurs.

Très souvent, les attentes sont floues.

La personne sait qu'elle doit accompagner un nouvel arrivant, mais elle ne sait pas précisément ce qui est attendu d'elle.

Combien de temps doit-elle consacrer à cet accompagnement ?

Quels sont les objectifs à atteindre ?

Quelle est sa marge de manœuvre ?

Quels sujets relèvent de sa responsabilité et lesquels relèvent du manager ?

Dans certaines organisations, ces questions restent sans réponse claire.

Le tutorat devient alors une activité supplémentaire qui vient se glisser entre les urgences quotidiennes, les objectifs opérationnels et les contraintes habituelles.

Dans ce contexte, même les professionnels les plus investis finissent parfois par éprouver un sentiment de tension.

Ce que j'observe régulièrement, c'est que la contrainte ne provient pas du tutorat lui-même.

Elle provient du flou qui l'entoure.

Ce qui se transmet ne figure pas toujours dans les procédures

Lorsqu'on interroge les organisations sur les bénéfices du tutorat, les réponses concernent souvent la transmission des compétences techniques.

C'est effectivement une dimension importante.

Mais elle est loin d'être la seule.

Je repense à une participante qui accompagnait régulièrement de nouveaux collaborateurs dans une collectivité territoriale.

Au cours d'un échange, elle a formulé quelque chose qui m'a marqué :

« Finalement, ce que je transmets le plus, ce n'est pas ce qui est écrit dans les documents. »

Cette remarque résume parfaitement l'une des richesses du tutorat.

Une partie importante du travail ne s'apprend pas uniquement dans les procédures ou les référentiels.

Elle s'acquiert au contact des situations réelles.

Comment gérer un imprévu.

À qui s'adresser lorsqu'un problème survient.

Quels sont les usages informels de l'équipe.

Comment fonctionne réellement l'organisation.

Quels comportements facilitent la coopération.

Tous ces éléments sont rarement formalisés.

Et pourtant, ils jouent un rôle majeur dans l'intégration et l'efficacité des nouveaux arrivants.

Le tuteur agit alors comme un traducteur.

Il aide à comprendre ce qui n'est pas immédiatement visible.

Il facilite l'entrée dans une culture professionnelle.

Il transforme progressivement un environnement inconnu en un cadre plus lisible.

Ce qui fait la différence entre un tutorat subi et un tutorat utile

Au fil des accompagnements, j'ai constaté que la différence entre un tutorat vécu comme une contrainte et un tutorat perçu comme un levier repose rarement sur la motivation individuelle.

Elle dépend davantage du cadre dans lequel cette mission s'inscrit.

Lorsqu'une organisation clarifie les attentes, reconnaît le temps nécessaire et accompagne les tuteurs dans leur rôle, les effets sont généralement très différents.

Les personnes savent pourquoi elles agissent.

Elles disposent de repères.

Elles peuvent ajuster leurs pratiques.

Elles se sentent soutenues.

À l'inverse, lorsque le tutorat reste implicite, chacun improvise avec les moyens dont il dispose.

Certains s'en sortent très bien.

D'autres rencontrent davantage de difficultés.

Mais dans tous les cas, le risque d'essoufflement augmente.

Cette réalité invite à déplacer le regard.

La question n'est pas seulement de savoir si le tuteur est compétent ou motivé.

Elle consiste aussi à se demander si l'organisation lui donne réellement les moyens d'exercer cette mission dans de bonnes conditions.

Un enjeu qui dépasse largement la relation entre deux personnes

Nous avons parfois tendance à considérer le tutorat comme une relation entre un professionnel expérimenté et un nouvel arrivant.

Cette vision n'est pas fausse.

Elle est simplement incomplète.

Car le tutorat produit des effets qui dépassent largement cette relation.

Lorsqu'un accompagnement est structuré, les nouveaux collaborateurs trouvent plus rapidement leurs repères. Les erreurs diminuent. Les échanges deviennent plus fluides. Intégration des nouveaux collaborateurs. Transmission des savoir-faire. Développement des compétences.

Progressivement, c'est l'ensemble du collectif qui en bénéficie.

À l'inverse, lorsqu'aucun cadre n'existe, les difficultés rencontrées par les nouveaux arrivants finissent souvent par mobiliser plusieurs personnes, générer des incompréhensions ou ralentir certains processus.

Le tutorat ne concerne donc pas uniquement l'apprentissage individuel.

Il participe à la qualité du fonctionnement collectif.

Professionnaliser le tutorat sans le dénaturer

Cette réflexion conduit à une question que les organisations se posent de plus en plus souvent : faut-il professionnaliser le tutorat ?

Ma réponse est généralement nuancée.

Oui, parce que le tutorat mobilise de véritables compétences et mérite d'être reconnu comme tel.

Mais non, si professionnaliser signifie transformer cette relation en une procédure rigide ou administrative.

La richesse du tutorat réside justement dans sa capacité à créer du lien entre l'expérience et l'apprentissage.

Entre le savoir-faire et la transmission.

Entre la compétence et l'accompagnement.

L'enjeu consiste donc moins à formaliser davantage qu'à donner aux tuteurs les moyens de comprendre leur rôle, de développer leurs pratiques et de prendre du recul sur leur manière d'accompagner.

À retenir

Le tutorat n'est ni un levier ni une contrainte en soi.

Il devient l'un ou l'autre selon les conditions dans lesquelles il est exercé.

Lorsqu'il repose uniquement sur la bonne volonté des personnes, il risque rapidement d'être vécu comme une charge supplémentaire. Lorsqu'il est reconnu, structuré et accompagné, il devient un puissant facteur de transmission, d'intégration et de développement des compétences.

Au fond, la question n'est peut-être pas de savoir si le tutorat est utile.

Elle consiste plutôt à se demander comment créer les conditions qui permettront à cette mission de déployer pleinement sa valeur.

Car ce qui se transmet à travers un tuteur dépasse souvent largement les compétences techniques.

Il se transmet aussi une manière de travailler, de coopérer, de comprendre l'organisation et de trouver progressivement sa place au sein d'un collectif.

Elise Debord — Consultante, formatrice & coach.

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